Il fut un temps où les places que j'avais attribué à chaque chose s'alignaient dans mon esprit en suivant une logique imparable. C'était il y a très longtemps, peut-être un rêve furtif, une illusion spectrale qui disparut en me laissant cette amertume au bord des lèvres, telle une vulgaire écume. Demeuraient inlassablement des raisons, parfois absurdes, à chaque éveil de colère ou de peines. Ces caprices, c'était ainsi que je définissais ces phases, m'apparaissaient comme des passages obligatoires dans la vie d'une adolescente, une étape que je me devais de franchir. J'attendais, je patientais, je pleurais, j'en riais pour finalement revenir à la même conclusion : je ne savais absolument pas ce que je faisais là, à sangloter, en pensant qu'une illumination, un rêve ou un génie peut-être, m'aiderait à me retrouver. Afin de donner une note plus aiguë à mes caprices, je commencai à écrire des bribes de charabia sans vraiment comprendre le sens des mots, des exclamations et des émotions que j'évoquais. Je m'aggripai également à la Musique en prétendant que seule elle me comprenait, je me mit à la chérir et à lui consacrer mon charabia. Puis survint l'Amour, une nouvelle attache, plus humaine cette fois donc parfois plus cruelle. Je le vis m'étreindre et m'étrangler à la fois, me guider dans le noir et me laisser tomber bien plus bas encore. Petit à petit, je me lassai de mon charabia, de la Musique, je rencontrai la passivité, j'existais mais je n'étais pas. Il y eût un orage, un instant où ma vue se brouilla, je ne me repliais pas sur moi-même non, je me lâchais la main. L'Amour n'y pouvait rien, il s'en alla, comme mon charabia et la Musique. Et j'attendais de plus belle, je ne sais quoi, je ne sais qui, je ne sais même pas pourquoi. Quand est-ce qu'on devient adulte, y'a t-il un âge, une illumination soudaine, un monsieur barbu qui nous pointe du doigt en cochant dans son grand carnet la case "adulte" ? Je me demande même ce que cela signifie exactement, quelles sont les responsabilités, y'a t-il des nouveaux choix à faire, la vie est-elle différente d'hier ? Devrais-je peut-être réfléchir et poser les bonnes questions ou justement, ne pas me poser de questions et foncer, tête haute, dans la foule ? Car si aujourd'hui les amis et sorties sont rares, voir inexistants, ce n'est sûrement pas dûes à mes réponses, mais aux mauvaises questions qui submergent mon esprit, si chaque nuit je me dis "Demain, je change!" et que le lendemain même, ma vie reprend sa monotonie de tous les jours... la volonté... c'est le mot.